La musique de demain

Vahé Zartarian

septembre 1997

 


Prolongeant et approfondissant cet essai, voyez le livre à télécharger sur ce site: Musiques de notes, musiques de sons


 

L'ancien et le nouveau / rythme, mélodie, harmonie / au coeur du son / écouter / participer / la musique, demain





L'ancien et le nouveau


Depuis quelques temps, je vis une relation très étrange avec la musique. Alors qu'elle m'accompagne depuis toujours, alors que j'ai la possibilité de l'écouter dans d'excellentes conditions, alors que je possède une collection d'enregistrements d'innombrables chefs-d'oeuvre, je me retrouve aujourd'hui dans la curieuse position de ne plus pouvoir rien écouter ! Presque toutes les musiques me paraissent fades, insipides, ennuyeuses, en un mot insignifiantes.

Certes, je reconnais le talent des compositeurs et des interprètes, je vibre encore sur certains passages, mais dans l'ensemble, je ne ressens plus "cela" comme mon langage. Et par "cela", j'entends tout de même un vaste domaine qui va: des musiques les plus anciennes aux musiques les plus contemporaines, des musiques occidentales aux musiques dites ethniques, des musiques vocales aux musiques instrumentales… Sont exclus de "cela" les musiques de variété qui sont à peine de la musique, les sirops New-Age qui n'ont de nouveau que le nom et de spirituel que la prétention, plus quelques autres qui ne valent pas la peine d'être mentionnées. Bref, une fois fait le tour de la question, il ne reste plus grand chose que mes oreilles soient prêtes à entendre avec plaisir.

Je tiens à préciser qu'en même temps que j'éprouve l'insignifiance de tout "cela", je ressens la possibilité de musiques résolument nouvelles. Heureusement, je ne suis pas le seul ! Je constate avec plaisir que quelques artistes, rares il est vrai, commencent à s'engager dans cette voie. Je pense par exemple à Sheila Chandra, qui a sorti l'an dernier un très beau disque intitulé ABoneCroneDrone (Real World CDRW56). Voici un petit extrait du texte d'accompagnement, qui explicite bien la démarche de l'auteur :

"Je possède un talent unique, dont dérivent les autres, qui est la capacité de se connecter à un monde de potentiels, nager dedans, apprendre, et faire émerger ces idées dans le monde. Dans tout travail créateur important, il se passe quelque chose que nous devons affronter, non pas la page blanche, mais l'obscurité de ce qui n'est qu'en puissance, où vous entendez des chuchotements d'idées, ou des parcelles d'intuitions que le créateur lance dans le monde. Je veux que l'auditeur entende ces chuchotements en tant que tels, et c'est pourquoi ABoneCroneDrone tente de le placer au coeur même du chaudron de la création."

En quoi cette nouvelle musique que je sens poindre diffère-t-elle du reste? Pour tenter de la saisir, je propose de combiner deux approches, l'une, dirai-je, objective, en rapport avec la technique, le matériau musical, l'autre subjective, en rapport avec ce qui est ressenti, vécu.




Rythme, mélodie, harmonie


Presque tout le monde s'accorde pour dire que, pour faire de la musique, trois éléments doivent se combiner en plus ou moins grandes proportions: le rythme, la mélodie et l'harmonie.

Le rythme caractérise la disposition temporelle des sons. Certaines musiques ne sont que rythme, comme celles recourant exclusivement à des percussions, tandis que d'autres en sont quasiment dépourvues, comme le plain-chant médiéval non mesuré dont dérive le grégorien.

Avec le rythme, la musique agit plus particulièrement sur le plan physique. Il n'est qu'à observer comme le corps se met spontanément en mouvement à l'écoute de certains rythmes, d'où les rapports avec la danse.

Quand je prétends que le rythme agit surtout au niveau physique, je ne veux pas dire que c'est une forme primitive de musique et encore moins inférieure. Parfois c'est effectivement le cas : la plupart des musiques modernes ne tiennent que par le pam-poum simpliste martelé grossièrement par une batterie. Parfois c'est beaucoup plus subtil: cf. la richesse et la délicatesse des polyrythmies de certaines musiques traditionnelles, cf. la puissance d'une musique comme le Sacre du Printemps de Stravinsky, cf. les transes susceptibles d'être induites par des rythmes appropriés…

La mélodie quant à elle consiste en une succession de sons de hauteurs différentes pour former un air caractérisé, c'est-à-dire reconnaissable et reproductible. Avant d'être instrumentale, la mélodie est chantée. Sa source profonde est donc le langage parlé. C'est ce qui fait qu'à chaque langue correspond un style musical particulier. Aux 17 et 18ème siècles, à l'époque dite baroque, c'était très net et il était facile de distinguer les mélodies à la française des mélodies à l'italienne ou à l'allemande.

Bref, si le rythme est plutôt en rapport avec le plan physique, la mélodie, elle, est liée au discours. Cela reste vrai quand on passe de la musique vocale à la musique purement instrumentale. Bien sûr, il est des musiques, comme les musiques dites impressionnistes, où la mélodie est aussi insaisissable que la forme des nuages. Tandis que Vivaldi, mélodiste de talent, faisait en son temps un discours sur les Saisons, Debussy deux siècles plus tard nous laissera simplement des impressions de la Mer.

Dernière composante majeure de la musique, l'harmonie. Au sens strict, c'est l'organisation des sons d'un point de vue vertical, tandis que la mélodie est l'écriture horizontale. Si la mélodie est un discours qui se déploie dans le temps, l'harmonie est l'ensemble des sons qui se superposent à un instant donné. En Occident, l'harmonie s'est progressivement réduite à la science des accords. Mais ailleurs, elle consiste surtout en la science des modes.

Différents facteurs interviennent dans la perception de l'harmonie: des facteur physiques, comme les harmoniques (sons ayant des fréquences multiples d'une fréquence de base), qui font entendre comme semblables ou apparentés des sons différents; des facteurs culturels, c'est-à-dire au fond des habitudes, qui font qualifier certains intervalles de consonants et d'autres de dissonants.




Au coeur du son


Pratiquement toutes les musiques connues sont des combinaisons en proportions variables de ces éléments : rythme, mélodie et harmonie.

Comment concevoir de dépasser ces catégories, mais sans les perdre? Il faut selon moi revenir à la base de ce qui fait la musique, à savoir au son lui-même. A l'instar de la lumière, le son n'est pas porteur d'information, il est information. Un simple son est un véritable univers à lui tout seul. Il est assez facile de le vérifier. Il suffit de prendre un objet quelconque (mais, comme nos oreilles ne sont pas encore habituées à ce type d'écoute, c'est plus facile s'il résonne un peu : corde de piano, verre en cristal, voire couvercle de casserole…). Frappez-le légèrement et écoutez. Approchez votre oreille et écoutez très attentivement. N'entendez-vous pas dans ce seul son différentes notes qui se superposent, des mélodies qui se déploient, des rythmes qui vont et viennent?

Steiner avait déjà pressenti l'importance de cela : "Le développement futur de la musique ira vers la spiritualisation et implique un reconnaissance du caractère spécial du son individuel. Si nous plongeons dans le son, il révèle trois, cinq sons ou davantage; un seul son se déploie en une mélodie et une harmonie qui mènent directement au monde de la spiritualité."

Le son contient donc déjà tout ce qui fait la musique. Mais quel rapport avec la spiritualité? C'est que cette musique n'existe que par la participation active et créatrice de l'auditeur. Toute la subtilité, la richesse, et la nouveauté de cette musique en germe vient de ce qu'elle n'est pas faite seulement de ce que le compositeur et l'interprète y mettent, mais aussi de ce que l'auditeur lui-même apporte. Voilà qui nous amène à la seconde approche pour comprendre la musique, l'approche subjective.




Ecouter


Au-delà des procédés techniques de réalisation, la musique peut être caractérisées par les effets qu'elle produit sur l'auditeur. Les plus immédiats sont de nature émotionnelle. En quelques minutes, une musique peut nous faire passer de la joie à une colère extrême puis à une grande tristesse. C'est ce que réussit admirablement Purcell dans son célèbre mini-opéra Didon et Enée ("mini" parce qu'il dure moins d'une heure!).

Pour prendre un exemple très différent, on trouve dans la musique indienne un fort rapport avec les émotions. Le terme "raga", qui signifie littéralement coloration, a servi dès le 8ème siècle à désigner des modes musicaux dont la raison d'être était d'imprégner l'esprit du musicien et des auditeurs d'une des huit émotions fondamentales ("rasa") définies par la poésie sanskrite.

La musique n'agit pas seulement sur le registre des émotions. Elle a aussi le pouvoir de changer profondément l'état de conscience. Cela peut aller jusqu'à la transe. A un moindre degré, elle provoque dans le cerveau des phénomènes de résonance qui peuvent déclencher des flashs d'intuitions, de compréhension, de guérison… J'ai déjà évoqué cela dans un autre article (Son et lumière); je n'insisterai pas davantage.

J'ajouterai juste qu'à côté des tambours chamaniques et autres musicothérapies, je fais figurer dans cette catégorie certaines musiques militaires (cf. les célèbres régiments de cornemuses écossais dont les sons puissants galvanisaient les troupes britanniques) ainsi que des musiques modernes comme la techno (qui avec ses rythmes délirants, c'est le cas de le dire, plonge le cerveau dans un état qui ne brille ni par son intelligence ni par son élévation spirituelle). Bref, il y en a pour tous les goûts, et le meilleur peut côtoyer le pire.

Ce chapitre ne serait pas complet si je n'évoquais aussi la dimension "conceptuelle" de la musique. Ce terme approximatif recouvre pour moi plusieurs choses. Je pense par exemple aux musiques à thème ou à programme dans lesquelles l'auditeur a du mal à rentrer s'il n'a pas certaines clés. Cela va de l'opéra aux musiques concrètes en passant par le dodécaphonisme…

Cette conceptualisation de la musique prend aussi la forme de performances du genre "le plus de notes possibles en le moins de temps possible". Si sur le plan sportif la virtuosité mérite des applaudissements, ce n'est que rarement le cas sur le plan musical.

Le seul qui, selon moi, soit parvenu à concilier musicalité, beauté, et programme conceptuel est Jean-Sébastien Bach. Sa musique a beau être truffée d'allusion numérologiques (nombre précis de mesures dans un morceau, nombre précis de notes dans un thème, allusions fréquentes à la trinité, utilisation de correspondances entre notes de musique et chiffres, etc.), cela ne s'entend pas et cela reste de la musique.




Participer


Une chose me gène dans tout ceci, la passivité de l'auditeur, qui abandonne entièrement son pouvoir créateur pour se soumettre à celui du compositeur ou de l'interprète. C'est sans doute la raison pour laquelle j'éprouve toujours du plaisir à jouer de la musique mais plus à l'écouter. Sans prétendre que chacun est un génie musical qui s'ignore, n'y aurait-il pas moyen de rééquilibrer les rapports ?

En réfléchissant à cette question, une intéressante expérience me revient en mémoire. Elle avait été initiée par John Lilly et est rapportée par Edward Rosenfeld dans Le livre des extases (Marabout MS599). Elle consistait à faire écouter à une centaine de personnes une bande sur laquelle était enregistré sans arrêt le mot cogitate:

"Tout le monde entendit le mot de la bande se transformer. Dans mon cas, le mot se transformait, mais j'étais toujours capable de retourner à la perception première: cogitate. Au bout d'environ huit minutes, je devins tendu et nerveux; j'étais las d'entendre toujours le même mot. Mais soudain la bande changea. Elle disait: se fondre. Je me livrai à quelques vérifications mentales et fus persuadé que le changement s'était produit sur la bande et pas dans mon cerveau. Je n'entendis plus cogitate pendant une minute entière. Puis je n'entendis plus que cela jusqu'à ce que Lilly arrête le magnétophone, au bout de quelques 10 minutes. Je me tournai alors vers un ami pour comparer nos notes. "La bande a changé, n'est-ce pas?" dis-je. "Bien entendu elle a changé", dit mon ami. "Comptez jusqu'à dix". "Quoi?" m'exclamais-je, confondu. "La bande a changé de cogitate en comptez jusqu'à dix; je l'ai entendue changer, cela ne venait pas de moi". Chaque personne dans la salle avait entendu le mot répété sur la bande changer en un mot ou une phrase différent. Cependant, la bande n'avait jamais changé. Elle n'avait pas cessé de répéter cogitate."

Une expérience similaire est facile à faire avec un simple réveil, pourvu qu'il soit bruyant. Installez-vous confortablement dans un endroit calme et posez le réveil à côté de vous de façon à en entendre le son très distinctement. Au début, vous entendrez sans doute l'habituel tic-tac-tic-tac… Continuez d'écouter. Au bout de quelques minutes, vous constaterez que le son change, devenant par exemple toc-toc… Laissez-vous porter quelques temps par le son, et puis essayez intentionnellement d'entendre l'un ou l'autre, soit tic-tac, soit toc-toc (ou autre). Passez de l'un à l'autre à votre guise. Etonnant, non?

Autre expérience facile à réaliser si vous disposez d'un synthétiseur. Placez un petit poids sur une touche pour la maintenir enfoncée, et écoutez le son continu qui en sort. Au bout d'un moment, vous aurez l'impression que le son change, et que ce changement provient de l'appareil et non pas de vous. Pourtant, vous pouvez dans une certaine mesure intervenir consciemment pour orienter votre écoute dans une direction ou dans une autre.

Remarquons au passage que là se trouve la force inspiratrice du bourdon, qui est employé dans de nombreuses musiques orientales comme support à l'improvisation.

De ces exemples, nous devons juste tirer la conclusion qu'il est possible pour l'auditeur d'interagir avec le matériau musical qui lui est proposé pour créer au-dedans de lui sa propre musique. Par contre, il serait abusif de dire qu'il faut nécessairement passer par des sons continus ou des motifs répétitifs. C'est toute la recherche à venir pour les nouveaux musiciens de triturer le matériau musical, non pas pour engendrer de manière lassante des illusions auditives, mais pour ouvrir à l'auditeur de nouveaux espaces de création.




La musique, demain


Je commence à sentir ce que pourrait être une musique qui comble mes aspirations. Sa matière de base serait le son lui-même, agencé de telle manière que son énergie harmonise les différents plans de la création, agencé aussi pour que l'auditeur se retrouve placé au coeur de l'acte de création musicale. Et cette participation, je la sens totale, impliquant d'autres sensations, en particulier les sensations visuelles et les sensations kinesthésiques (je pense qu'il y a un lien très profond entre le son est l'espace). Mais ne surtout pas confondre cette participation intérieure créatrice avec une participation compulsive consistant à agiter les membres ou à taper sur n'importe quoi. C'est en fait une nouvelle dimension de l'expérience esthétique, qui recèle en elle l'éveil de nouveaux sens, ou tout du moins la reconnexion de perceptions jusque là éparses dans une expérience créatrice globale. La véritable spiritualité de la musique se trouve sans doute là, et pas dans des trémolos sur le nom de dieu! Elle est dans cette abolition de la frontière dedans-dehors, dans cette résonance simultanée du plan physique, du cosmos et du vécu intérieur, ainsi que dans cette subjectivité qui au niveau le plus profond signifie la reconnexion des êtres à la source créatrice de Tout-Ce-Qui-Est..

Il me plaît d'imaginer un concert dans ce futur paradis terrestre dont je rêve.

Des musiciens arrivent et s'installent parmi les auditeurs venus participer à la création musicale. Ils prennent un long moment pour s'accorder, non pas tant leurs instruments qu'à l'ambiance du moment, faite des personnes présentes, de la Terre entière, du cosmos. Ils commencent à jouer, d'une manière un peu hésitante d'abord, car les auditeurs, eux, ne sont pas tous accordés. Pourtant, peu à peu, chacun est entraîné vers des dimensions insoupçonnées de lui-même, chacun se crée une expérience esthétique à sa mesure.

La force entraînante de la musique est telle qu'une conscience collective prend forme. Chaque corps devient un instrument porteur du son, et ainsi naît, dans la spontanéité, une véritable symphonie. Le talent conjugué des musiciens et des auditeurs conduit tout le monde vers une extase collective. Tous ensemble, ils sont co-créateurs de la musique. Une musique qui finit par ne plus sortir des gorges ni des instruments, mais qui jaillit directement dans les consciences, qui manifeste la conscience créatrice, en une expérience unique qui apaise le monde, pour un temps indéfini, dans le silence et l'intemporel.

Commencez-vous à l'entendre ?



Prolongeant et approfondissant cet essai, voyez le livre à télécharger sur ce site: Musiques de notes, musiques de sons


 

Retour en haut de la page